Notre légitimité à parler d’écologie est souvent mise en question. Elle m’inspire réflexion. En ce printemps où l’actualité de Caulmont est marquée notamment par l’engagement dans l’alliance pour le temps pour la création (info en cliquant ICI). , et où nous sortons doucement de l’hiver et que le chantier reprend notamment avec la semaine Laudato Si. La question revient parfois : En quoi les chrétiens sont-ils légitimes pour parler d’écologie ?
Je dois d’abord dire que cette question me déconcerte chaque fois qu’elle m’est posée. Elle me déconcerte dans le sens où elle m’oblige à sortir d’une certaine routine de la pensée. Aller contre une certaine évidence.
En effet, pour moi, en lieu et place de cette mise en question d’une légitimité, il y a une certaine habitude. Acteur d’église, théologien, je suis porté par une certaine tradition que l’on peut appeler la théologie de la création, ou la doctrine chrétienne de la création. Cette notion de « création » est loin d’être une nouveauté. Elle s’ouvre dans les premières pages de nos Bibles. Elle fait échos à des mythes millénaires. Cette notion de « création » se déploie tant dans les discours de la Genèse que nous avons en commun avec la tradition juive, dans les psaumes qui cultives l’émerveillement et la louange, mais aussi dans les pages des évangiles ou dans celles de l’Apôtre Paul conservée dans le canon du Nouveau Testament, puis dans les traditions de l’église. Le lien avec le cosmos, avec le monde, et la place de l’humain dans ce cosmos ou ce monde, n’est pas une lubie de notre temps. Pour le dire en un mot : il y a toujours eu une théologie de la création. Même dans les traditions chrétiennes les plus centrées sur l’homme, l’anthropologie chrétienne ne peut que partir du statut de l’humain comme créature de Dieu.
Alors en quoi cette théologie de la création et/ou l’anthropologie chrétienne sont-elles un discours écologique ? Il faut peut être définir ce qu’est l’écologie pour répondre à cette question. L’écologie c’est l’étude, ou à tout du moins le regard porté sur, les relations entre les êtres vivants entre eux et leur milieu, leur environnement. Là encore la foi chrétienne affirme que Dieu, tel qu’il se révèle dans la Bible, non seulement est un Dieu vivant – et non pas un concept mort – mais également un Dieu de l’alliance, un Dieu qui veut entrer en relation avec l’humain, un Dieu qui se veut relié à sa création – et non pas une divinité distante. La centralité de l’incarnation en Jésus Christ pour la foi chrétienne inscrit Dieu dans notre milieu, dans notre environnement et dans nos relations. Le Christ Jésus, Dieu devenu homme au cœur du monde insert définitivement Dieu dans notre environnement comme puissance agissante de création et de libération, ce que l’Esprit continue après lui.
La théologie de la création plaçait l’homme en lien avec son environnement. L’incarnation place Dieu au cœur du monde. Ces deux aspects : création et incarnation viennent dire l’alliance et l’importance de la relation entre les être vivants, entre Dieu et le créé, entre l’homme et Dieu, entre l’homme et toute la création. Nous avons là une pensée écologique en tant qu’elle se porte sur les relations entre des être vivants. Ainsi le discours chrétien est en soit un discours écologique.
Ainsi, le rapport à la création a toujours été l’objet d’un discours théologique qui a une portée écologique évidente. Comme un écho œcuménique à ce point de vue, nous pouvons lire John McCarthy, théologien jésuite canadien, dans son article Théologie et écologie, il écrit :
La doctrine chrétienne sur la création se distingue donc à la fois du monisme et du dualisme en ceci qu’elle maintient une distinction ontologique entre le Créateur et la réalité créée. À l’opposé du panthéisme, elle affirme que Dieu n’est pas identique au monde; à l’opposé du dualisme, que Dieu n’est pas séparé d’un monde dont il serait l’antithèse. La création reçoit de Dieu son existence. Elle n’est pas divine. Elle ne possède pas moins une intégrité qui lui est propre. Langdon Gilkey relève que «l’idée d’un Dieu créateur de toutes choses est le roc sur lequel reposent tous les dogmes chrétiens» (GILKEY L., Maker of Heaven and Earth: The Christian Doctrine of Creation in the Light of Modern Knowledge, Lanham, Univ. Press of America, 1985, p. 4.). La doctrine de la création, ajoute-t-il, fonde et justifie tout ce que nous pouvons affirmer au sujet de Dieu. La portée écologique de cette doctrine traditionnelle de la création n’échappe à personne. Mais de nos jours, la notion de création a cédé la place à celle de nature, laquelle est devenue la référence désormais incontournable dans les discussions concernant l’environnement. Le concept théologique de création implique la notion d’un amour divin créateur ainsi que celle d’une relation continue entre le Créateur et ses créatures qui confère à la création une dimension d’éternité. Le terme nature, quant à lui, ne renvoie qu’à lui-même. De ce point de vue, le dogme chrétien de la création est une doctrine strictement théologique. La manière dont le monde est apparu et s’est développé échappe à l’emprise de la théologie : son explication est du ressort de la recherche scientifique. Ce fait n’exclut pas qu’une avancée scientifique dans le domaine des sciences de la nature puisse avoir ses répercussions sur l’approche théologique de la création, mais les deux termes ne peuvent être confondus.
John McCarthy (s.j.), Théologie et écologie, Nouvelle Revue Théologique, https://www.nrt.be/fr/articles/theologie-et-ecologie-712 p. 553 s
La distinction que McCarthy souligne entre nature et création est je crois une porte d’entrée pour comprendre pourquoi ce qui pour le théologien est une évidence – le lien entre théologie et écologie – n’est plus perçu comme telle par le grand public. Comme si le monde perçu comme nature s’était coupé de Dieu et s’était émancipé. Il n’est pas surprenant alors de réaliser que le terme de nature advient notamment grâce à la philosophie des lumières. Or nous pouvons remettre aujourd’hui en question cette distinction/séparation qui coupe la théologie de la création du discours écologique. Cette remise en question n’appartient pas qu’au champ de la théologie, elle est partagée par l’ensemble des sciences humaines. Sa figure la plus médiatique est sans doute le penseur Philippe Descolas qui remet clairement en cause la séparation entre nature et culture.
Dans un entretien au titre provocateur : « la nature ça n’existe pas », publié dans le revue de l’écologie Reporterre, Descolas soulignait le caractère artificiel et idéologique que recouvre le mot « nature » :
La nature, je n’ai cessé de le montrer au fil des trente dernières années : la nature, cela n’existe pas. La nature est un concept, une abstraction. C’est une façon d’établir une distance entre les humains et les non- humains qui est née par une série de processus, de décantations successives de la rencontre de la philosophie grecque et de la transcendance des monothéismes, et qui a pris sa forme définitive avec la révolution scientifique. La nature est un dispositif métaphysique, que l’Occident et les Européens ont inventé pour mettre en avant la distanciation des humains vis-à-vis du monde, un monde qui devenait alors un système de ressources, un domaine à explorer dont on essaye de comprendre les lois.
Philippe Descolas, la nature ça n’existe pas, entretien publié dans Reporterre,
Dispositif métaphysique, manière de pensée en termes de séparations et d’oppositions entre nature et culture, Descolas remet en cause cette manière de voir qui sous couvert de discours scientifique est en fait idéologique. La distance entre humains et non-humains n’est pas fondée si elle est pensée comme une opposition radicale. A tout le moins, le discours théologique – par la théologie de la création – la remet pour une bonne part en question.
Voilà pour cette réflexion sur notre légitimité à parler d’écologie : Oui, depuis les Ecritures, avec une tradition séculaire de pensée autour du rapport de l’humain avec le monde, pensé comme création ; oui, les chrétiens sont légitimes pour parler d’écologie en tant que science des rapports des êtres vivants entre eux. Cette légitimité est d’autant plus grande, en ce que la foi chrétienne place en son centre la résurrection, la victoire de la vie sur la mort, qui est, en soi, un discours écologique. Le cœur de notre foi, ce qui fonde notre confiance en Dieu, c’est bien de croire que Dieu, pure volonté de vie, nous appelle à une vie belle et bonne, une vie éternelle. Cette conviction vaut pour nous, humains, comme pour toute la création. Cette conviction appelle à l’éthique de responsabilité en matière sociale comme écologique, à l’engagement pour les plus petits d’entre nos sœurs et frères, comme pour toute la création. La légitimité chrétienne a s’engager en écologie est aussi fondée que celle à luter contre les fléaux sociaux. Elles sont, toutes deux, des traductions au cœur de nos vies de la parole évangélique.
Pasteur Benoit Ingelaere, prieur de la communion œcuménique de Caulmont
(les photos des fleurs des poiriers du jardin de la maison de Caulmont illustrent cet article…)