Au temps des vacances, une parole :

Nous voici au temps des vacances – un temps de pause, un temps de calme durant lequel le dimanche 20 juillet a résonné l’évangile de Luc rapportant la rencontre entre Marthe, Marie et Jésus. Evangile selon Luc, chap. 10, v. 38 à 42 :

Comme ils étaient en route, il entra dans un village et une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison. 39 Elle avait une soeur nommée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. 40 Marthe s’affairait à un service compliqué. Elle survint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma soeur m’ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m’aider. » 41 Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses. 42 Une seule est nécessaire. C’est bien Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée. »

Alors, nous voici au temps des vacances – un temps de pause, un temps de calme – pour les plus jeunes encore scolarisés ou étudiants, et même pour toute la société.

Les vacances :

En ce temps, nous pouvons nous souvenir que vacance vient du mot latin vacuum qui signifie vide. Etre en vacance c’est faire le vide
Etre sans but ni pourquoi. Ne rien faire, ne rien avoir à faire.
Peut-être même, être se prélasser et être paresseux. Entendons nous être en vacances c’est ne rien avoir à réussir, ne plus avoir de projets. Ainsi, avoir des projets de vacances c’est contradictoire. Les vraies vacances c’est le vide,
Etre sans but ni pourquoi. Ne rien faire, ne rien avoir à faire. Alors, les vraies vacances ne se réussissent pas – elles se vivent.

De vraies vacances peut-être, en tout cas, tout cela est aujourd’hui devenu en quelque sorte : « un acte de résistance ». Un acte de résistance dans un monde qui avance, dans une société au sein de laquelle on a toujours besoin de légitimité. Un acte de résistance dans la course à la productivité.
Aujourd’hui il faut faire et ne rien faire c’est ne pas vivre.

Velazquez - le Christ dans la maison de Marthe et Marie - au t temps des vacances

Oui, dans le texte biblique que nous avons entendu, ce passage de l’évangile de Luc, Jésus alors qu’il est en chemin dans la région de Samarie, entre dans un village. Il entre dans un village et il entre dans une maison. Une maison tenue par deux sœur Marthe et Marie. Le maître est là. Sa présence secoue la maison. Il opère un changement. Dans ce changement, Marthe va s’agiter, elle se met à courir. Elle veut offrir au maître l’hospitalité la plus généreuse. Luc précise : « elle s’affairait à un service compliqué ». Aujourd’hui on dirait qu’elle s’active à mettre les petits plats dans les grands pour offrir un accueil digne de ce nom. Marthe s’active.

Quant à Marie, la deuxième sœur, le maître est là, et donc elle, nous dit Luc : « s’étant assise aux pieds de Jésus, elle écoutait sa parole ». Marie est assise sagement, dans l’attitude classique du disciple, elle ne fait rien, elle écoute.

Marie ne fait pas rien :

Marthe s’agite, elle s’affaire à un service compliqué – elle accueil l’homme, elle fait l’hospitalité à ce rabbi de passage.
Marie est assise, à écouter la parole de Jésus – elle accueil la parole, elle fait hospitalité à la prédication de ce rabbi.
L’une écoute alors que l’autre va se mettre à parler, à geindre ou en tous cas à se plaindre de ce que l’autre ne fait rien ou du moins semble ne rien faire.
Marthe se plaint, à Jésus, de ce que sa Marie reste là, à ne rien faire.

Et à cette plainte, Jésus va réagir en disant : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. C’est bien Marie qui a choisi la meilleur part ; elle ne lui sera pas enlevé ». De cette réponse je retiens rapidement deux éléments.

D’une part Jésus ne va pas dans le sens de la plainte de Marthe. Jésus ne va pas inciter Marie à se mettre au travail
pour soulager sa sœur, bien au contraire. Posant un jugement sur chacune des deux, il va aller dans le sens inverse en soulignant que c’est Marie qui a raison, « elle a choisi la meilleur part ».

Elle a choisi la meilleur part, car, et c’est le second élément, car Marie ne fait pas rien. Aux pieds de Jésus elle n’est pas en vacances, elle n’est pas dans le vide, elle. Littéralement, à relire la réponse de Jésus, celle qui semble ne rien faire, là, tranquillement, aux pieds du maître, est entrain de s’inquiéter et de s’agiter, certes pas à mettre la table, mais à écouter le maître. L’hospitalité de sa parole, l’accueil de la prédication est pour Jésus une part bien meilleurs que l’hospitalité de son être, la préparation du repas qui lui est destiné.

Une opposition pour faire place à l’écoute

Le texte biblique structure donc une opposition entre Marthe et Marie. Mais ce n’est pas une opposition entre Marthe la bosseuse et Marie la rêveuse – comme on pourrait le croire à la première lecture. Opposition entre celle qui s’affaire en cuisine au ménage et l’autre qui écoute sans rien faire.

Mais il s’agirait de réduire le texte, si cette opposition ne concernait que cela. Ce serait alors un éloge de la paresse.
Alors que ce texte met d’abord en place une opposition entre deux accueils : l’accueil de la personne de Jésus, et l’accueil de la parole du Christ.
Deux accueils qui sont ici opposés. Et l’accueil de la parole ce n’est pas rien – Marie en s’asseyant aux pieds du maître pause un acte de résistance remarquable. Marie en écoutant, résiste. Elle n’est pas en vacances, elle. Et de loin. Elle résiste au monde, elle résiste au devoir de productivité. Elle résiste à la culture de l’époque qui veux que l’enseignement soit uniquement pour les hommes et pour eux uniquement – une culture qui a traversé les siècles et les lieux car aujourd’hui encore dans certaines cultures les filles n’ont pas accès au savoir.

Marie en écoutant est une résistante. Elle n’est pas en pause, ou en vacances. Elle résiste au fait culturel, en affirmant par son attitude que la femme peut avoir une autre place que dans la cuisine ou avec les enfants. Marie accueille Jésus, non dans l’activité telle que le fait Marthe, mais dans l’écoute de sa parole. Une écoute qui permet autre chose, Marie semble ne rien faire, et pourtant elle a choisi la meilleure part, elle s’abandonne à Jésus dans une écoute improductive.

Une morale qui s’expliquait ainsi : si je travail, j’utilise les capacités que Dieu m’a donné. Ces capacités, si je l’ai met en valeur, je rend un culte à Dieu. Et par ce culte, par l’utilisation des capacités données par Dieu, je gagne de l’argent, c’est que Dieu le veut. Et par la même Dieu montre au travers de moi, de mes gains et de ma réussite, comment il sauve l’humanité.

Un abandon dans l’écoute :


Avec cet abandon, avec cette improductivité, je suis à mille lieux de ce que l’éthique protestante à toujours prônée. Vous savez cette bonne morale calviniste qui annonce que la réussite dans le monde est témoignage de l’élection, de la grâce. La capacité à l’enrichissement témoignant de la prédestination au salut.
La morale calviniste donnant des arguments au capitalisme et au productivisme.


Ce qui donne en bref, « je suis sauvé, donc je réussi pour montrer la gloire de Dieu ». A mille lieux de l’éthique protestante classique, prenant Marie pour exemple, cet abandon rejoint nombre de théologiens et notamment des théologiens mystiques. Oui l’abandon fait des partis des termes majeurs de la mystique chrétienne et pas seulement chrétienne – on le retrouve aussi dans le Bouddhisme ou le Soufisme par exemple.
L’abandon, savoir s’abandonner à Dieu. Ainsi, un mystique catholique du dix-huitième siècle, que j’ai déjà souvent cité au cours de prédications, Angelus Silésius, écrivait :

« Sors, Dieu entrera ; meurs à toi et Dieu vivra.
Ne sois rien, Il le sera.
Ne fais rien, ainsi s’accomplit ce qu’il a ordonné ».

Ne rien être, ne rien faire, s’abandonner. Ces mots sont, je crois, en résonance avec le comportement de Marie dans le texte de l’évangile entendu aujourd’hui. « Ne fais rien ainsi s’accomplit ce qu’il a ordonné ». Nous n’avons rien à faire. Ce n’est pas dire que nous sommes en vacances ou dans le vide. Car, je dirais même plus, nous avons à ne rien faire. Ne rien faire pour nous placer dans l’écoute d’une parole toujours donnée, pour vivre dans le pardon toujours à entendre et à vivre. Ne rien avoir à faire pour accueillir la parole. Et si aujourd’hui ne rien faire semble ne pas vivre, ne pas mener de projet, ne pas réussir, alors il nous faut refuser de vivre tel que nous le demande le monde, « meurs à toi, Dieu vivra ».

Au temps des vacances : résister

Comme Marie dans la scène de l’évangile, il nous faut résister au monde, s’abandonner à Dieu. Accueillir la parole. Résister au productivisme, à l’activisme, à la tentation de perdre son cœur, sa vie, son âme dans une suractivité. Résister a ce monde dans lequel il faut faire, et ne rien faire revient à ne pas vivre.
Marie avait choisi la meilleure place. Cette place est encore disponible pour qui veut la prendre. Au pieds du maître Et peut être que la période des vacances peut permettre de prendre le temps de l’écoute – écoute improductive mais qui peut conduire bien plus loin que les gestes du quotidien.

Au-delà d’un monde dans lequel il faut faire, dans lequel il faut s’activer pour prouver pour le moins que l’on est sauvé, voire au plus que l’on existe.
Marie existe sans sembler ne rien faire. Marie écoute. Assise aux pieds de Jésus, elle se place dans la condition du disciple qui attend de recevoir plutôt que de s’agiter à donner. Elle s’en remet au Christ, elle s’en remet à sa parole. Et c’est là, la meilleure place selon Jésus lui-même.

Une place encore aujourd’hui libre, pour qui veut la prendre. Pour qui ose la prendre. Car il s’agit encore et toujours, d’un acte de résistance. S’abandonner au maître, s’asseoir aux pieds de Jésus, est encore possible aujourd’hui. Le tout est de résister au monde.

Une attitude de vies :

S’abandonner au maître, s’asseoir aux pieds de Jésus pour vivre de recevoir sa parole et rien d’autre. S’abandonner au maître, recevoir sa parole et en vivre.
Cette attitude est encore possible – comme une attitude de vie je le crois.
Oui une attitude de vie. Je citais tout à l’heure les mystiques – une des tendances de la mystique était de se retirer du monde, s’éloigner – vivre en ermite dans l’abandon et la contemplation de cet abandon. Mais ce retrait n’est pas ce qui nous est demandé. Marie écoute le Christ au milieu du monde, dans la même maison que celle où Marthe s’agite. Elle ne fuit pas le monde.

Ne rien faire au cœur de l’agitation car il ne s’agit pas de fuir cette agitation, de la craindre non – mais de lui donner son sens. Savoir par moment s’arrêter pour accueillir la parole – pour rien, sans rien faire d’autre qu’écouter. Un programme de vacances peut-être et un acte de résistance sans doute, pour trouver le sens qui nous est donné.

Sans cesse l’évangile nous le répète, nous sommes aimés de Dieu, nous sommes enfants du Père, nous sommes appelés à la liberté, etc. Mais toutes ces paroles, il nous faut les entendre, les faire nôtres, nous y abandonner. Prendre le temps de les écouter pour enfin savoir en vivre. C’est vrai

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